Université du Temps Libre - Lille

Plus d'informations pour les adhérents connectés Cliquez moi !

Des frères Lumière aux avant-gardes des années 1920
Louisette FARÉNIAUX
Maître de conférence honoraire en étude cinématographique

Lille

20/10/2022 10:00


François Doublier, opérateur Lumière, parlant des ouvrier.e.s filmé.e.s à la sortie des usines Lumière utilise le terme de « figurants ». La présence de trois prises de vue de cette sortie souligne le travail de mise en scène de l'opérateur. Sur deux d'entre elles les figurants sont endimanchés.
Le cinéma des avant-gardes des années vingt est fasciné par la machine. Le cinéma permet aussi d'analyser les gestes du travail, pour les améliorer. Plusieurs films témoignent de cette fascination pour la machine et cette comparaison de l'homme à la machine qui se double d'un retour sur la caméra, et son pouvoir d'analyser le mouvement et de maîtriser le temps.
René Clair est, pour sa part, fasciné par ce jeu avec le temps du cinéma qu'il lie à la machine du savant et à la ville moderne. Dans Paris qui dort il privilégie la dimension poétique que l'on retrouvera dans « A nous la liberté » avec l'approche du travail à la chaîne.
L'allemand Ruttman lui préfère la nouvelle objectivité dans Berlin, symphonie d'une grande ville. Mais les deux films les plus symptomatiques de cette fascination pour la machine, son rapport à l'homme et l'asservissement qu'elle entraîne, sont respectivement un film de fiction, « Métropolis » de Fritz Lang (1927) et « L'homme à la caméra » de Vertov. Dans un film qui devait être la plus grosse production du monde, Lang dénonce la machine mangeuse d'hommes, devenue Moloch qui transforme la masse des ouvriers en esclaves, enchaînés dans les entrailles de la terre aux immenses cadrans d’horloges qui évoquent le taylorisme. Après le déluge provoqué par la révolte des travailleurs initiée par le robot Maria, créature d'un savant fou, capital et travail se réconcilient sur le parvis de l'église gothique.
En 1929 Dziga Vertov réalise « L'Homme à la caméra ». La ville s'éveille sous l'œil de la caméra. Vertov donne à voir les relations au sein de la société des hommes et les multiples liens et jeux de l'homme avec la machine. La matière première du montage est le passage d'un mouvement à un autre : au défilement du tissu de la couturière répond le défilement du film à la table de montage. Simultanément, Vertov donne à voir un film en train de se faire, un film dans tous ses états. Ainsi, il procède à un déchiffrement communiste du monde comme dans « Kino-Glaz » où il nous montre tour à tour le circuit de distribution et de production de la viande, puis celui du pain en faisant défiler le film à l'envers.
A la fin de la période, l'atelier de Grierson et ses amis extrait la beauté du travail des hommes et montre le fonctionnement de la démocratie tandis qu'au début des années trente, Joris Ivens filme la situation et la lutte des mineurs du Borinage et Brecht et Dudow la montée du chômage en Allemagne, la crise et les formes de mobilisation des organisations ouvrières. Le film articule épisodes fictionnels et séquences documentées. Allégret s'en souviendra dans « Prix et profits » et beaucoup plus tard, Luc Moullet dans « Anatomie d'un repas ».